Chroniques d'une cave à Douala
C'était un mardi de novembre, à Bruxelles. Vingt-six ans, attachée culturelle depuis trois mois, toujours en retard sur tout, surtout sur moi-même.
L'ambassadeur de France avait invité une douzaine de personnes à dîner. À la fin du repas, il nous a dit de le suivre avec une expression sur le visage que je ne connaissais pas encore : ce sourire particulier qu'ont les gens sur le point de montrer quelque chose qu'ils aiment vraiment.
La cave était sous la maison. Quatorze marches, puis une porte en chêne massif, puis l'air : sec, frais, avec ce fond de pierre mouillée et de tannin qui n'appartient qu'à ce genre d'endroit. Des rangées de bouteilles dans la pénombre, chacune couchée comme si elle dormait. Des étiquettes que je ne savais pas lire. Des millésimes gravés dans le verre.
L'ambassadeur a pris une bouteille sans regarder, comme on prend la main de quelqu'un qu'on connaît depuis longtemps. « Pomerol, 1994 » a-t-il dit. « Une bonne année. »
Je n'ai rien dit. Mais quelque chose s'est installé ce soir-là, quelque chose que je n'ai plus jamais réussi à chasser.
Il s'appelait Beaupré, il avait soixante-douze ans et ne faisait confiance à personne avant le troisième verre. Quand je me suis présentée à sa dégustation libre du jeudi, une cave de quartier pas loin de l'ambassade, il m'a regardée avec cet air que je reconnaissais bien : la surprise polie qui cache à peine le doute.
Je l'ai laissé parler le premier soir. Il expliquait la Bourgogne comme on parle à des enfants. Le deuxième jeudi, je lui ai posé une question sur les tanins de garde dans un millésime chaud. Il a mis un moment avant de répondre.
Au quatrième jeudi, il m'a tendu un verre sans commentaire : un vin rouge sombre, aucune indication. J'ai pris mon temps. Mûre, un peu de poivre, du bois sans excès, une longueur étonnante. « Pomerol » ai-je dit. « Peut-être 2001. »
C'était 2000. Il a hoché la tête et versé un peu plus dans mon verre. C'était la seule façon qu'il avait de dire bravo. J'ai appris à le reconnaître.
On ne revient pas vraiment chez soi. On revient dans un endroit qui a continué sans vous, et qui vous regarde avec une curiosité polie.
J'avais trente-neuf ans. Douze ans de postes, de valises, de capitales qui toutes se ressemblent un peu dans les réceptions officielles et pas du tout dans les marchés du matin. Yaoundé, Addis, Genève, encore Bruxelles. Je savais lire un menu en quatre langues et reconnaître un millésime les yeux fermés.
Ce que je ne savais plus, c'était comment rester.
Le local était dans Akwa, au premier étage d'un immeuble sans prétention. Sol en béton, plafond bas, une fenêtre qui donnait sur la rue. J'ai passé trois semaines à l'aménager moi-même : les casiers en bois de sipo, la petite table en fer forgé pour les dégustations, les éclairages que j'ai réglés et rerèglés jusqu'à obtenir la lumière exacte.
Ma mère a dit que j'avais perdu la tête. J'ai ouvert un mardi après-midi et j'ai attendu.
Elle est entrée un vendredi en fin d'après-midi, bien habillée, pas pressée. La cinquantaine, un sac en cuir usé de la bonne façon, le genre qu'on n'achète pas neuf.
« Un Pomerol pour ce soir » a-t-elle dit, sans bonjour. Je lui ai présenté ce que j'avais de récent. Elle a regardé les étiquettes brièvement. « Non. Un vieux. 1998 si vous avez. »
J'avais une bouteille. Une seule, que je gardais pour une occasion dont je n'avais pas encore décidé la nature. Je suis allée la chercher sans rien dire. La femme l'a prise, l'a tenue contre la lumière, a incliné légèrement le goulot pour regarder la robe. Elle a hoché la tête.
Nous avons parlé pendant une heure. Elle avait passé douze ans à Bordeaux, pour une mission que je ne me souviens plus très bien. Elle connaissait plusieurs châteaux du nom de leurs propriétaires. Elle avait appris à faire les vendanges un été, pour voir.
Avant de partir, elle m'a regardée avec l'air de quelqu'un qui reconnaît quelque chose. « Vous avez fait ça sérieusement » a-t-elle dit. Ce n'était pas une question.